Voir ou ne pas voir en l’autre une personne, quels enjeux ?

L'édito

Que chaque être humain soit une personne est un principe acquis que nul ne songerait à remettre en cause aujourd’hui. Toutefois, tout le monde fait encore l’expérience d’être considéré comme une chose qu’on utilise et dont on se débarrasse dès qu’elle ne sert plus. Va‑t‑il donc vraiment de soi de regarder l’autre comme une personne ?

Voir ou ne pas voir la personne

Rien de plus banal et anodin que l’acte d’ouvrir les yeux et de voir. Et pourtant, il y a là quelque chose d’extraordinaire. D’abord, parce que voir ce n’est pas enregistrer des données comme le ferait une machine, mais faire une expérience du réel qui nous engage, et communier, en un certain sens, avec la scène ou le paysage dont on est spectateur. On pourra toujours nous montrer des photos des chutes du Niagara ou voir une vidéo de la terre vue du ciel, cela ne remplacera jamais le fait inouï de les avoir vues de nos propres yeux. Ensuite et surtout, parce que voir ce n’est pas seulement être spectateur de la scène, mais bien en devenir acteur. Regarder peut être une activité qu’on nomme pour cette raison « performative » : nous avons un pouvoir de transformation sur les objets que nous contemplons. Et cela d’autant plus qu’il s’agit de voir une personne. Considérer l’autre ou non comme une personne a un impact direct sur la manière qu’il aura de se reconnaître ou non comme personne. Dès le plus jeune âge, on a constaté que les bébés nés orphelins qui ont longtemps été privés du regard bienveillant d’un adulte développaient d’importants retards moteurs et cérébraux. On sait également que des parents ne risquent pas d’aider leurs enfants à accéder à l’âge adulte s’ils les considèrent toute leur vie comme des enfants, s’ils les infantilisent. Autrement dit, le fait d’être vu ou non comme une personne responsable est décisif pour celui ou celle qui est regardé car, en un certain sens, son existence même comme personne à ses propres yeux est comme suspendue au regard d’autrui. Celui qui est toujours considéré comme un enfant, un humain de seconde zone ou une chose, aura nécessairement intériorisé la réalité que lui renvoient les regards d’autrui, tant il est vrai que l’on existe à ses propres yeux au miroir du regard que nous renvoient les autres.

Le poids de la techno‑science sur nos regards

La question est donc la suivante : quelles sont les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la façon dont nous regardons l’autre en face de nous, et sur la façon dont nous sommes regardés ? Quel regard sur nous‑mêmes nous renvoie la société ? Ne sommes‑nous pas, par certains aspects, tous conditionnés au point que nous risquons à tous moments de manquer l’événement inouï de la rencontre d’une personne, voire la rencontre de nous‑mêmes comme personne ? Encore une fois, le fait que nous admettions sans discussion que tout homme soit théoriquement une personne ne nous immunise en aucune façon contre le risque de chosifier notre voisin de palier au quotidien. Il se pourrait même que cette belle idée nous entretienne dans une forme de cécité habituelle. En réalité, nos regards ne sont‑ils pas habités par tout autre chose que le surgissement du mystère de l’autre ? À l’heure des tentations transhumanistes, on aurait tort de minimiser les avertissements concernant la menace d’une emprise du paradigme technoscientifique sur les consciences que Heidegger et de nombreux philosophes après lui avaient lancée au tournant du siècle dernier. Le pape François s’est fait l’écho de cette inquiétude dans son encyclique Laudato Si’ : « L’humanité est entrée dans une ère nouvelle où le pouvoir technologique nous met à la croisée des chemins. » En quoi consiste un tel pouvoir ? Heidegger a mis en lumière ce fait que, pour la science et la technique modernes, la nature n’est plus l’objet d’un étonnement mais est regardée comme un fonds ou un stock disponible qui peut être à tout moment mis en demeure, soumis ou réquisitionné. Ceci est évidemment une bonne chose du point de vue des prouesses techniques et des réalisations que ce regard scientifique a permis de réaliser. Mais, cela devient plus ennuyeux si ce rapport utilitariste au monde tend à devenir le mode d’être au monde dominant dans la société et dans les relations humaines. En cessant de contempler le mystère de l’être avant de l’interroger, la science moderne met le monde comme « au pied du mur » : elle ne cesse de l’interpeller pour qu’il se présente comme quelque chose de calculable, d’opérable et de prêt à fonctionner. La science et la technique modernes dévoilent le monde non comme un événement mais sur le mode de la mise en demeure. Certes, l’interrupteur électrique fait venir la lumière et la dévoile, mais ce dévoilement, loin de signifier un jaillissement ou un surgissement, est plutôt une sommation à comparaître.

La tentation de chosifier

La tentation de ne voir dans l’humain qu’une ressource plus ou moins disponible est une vraie menace. Partout, la dignité personnelle se mesure à l’aune de l’utilité sociale. On peut le vérifier dans le regard que la société porte sur les plus vulnérables. Nous sommes souvent amenés à considérer que celui qui est vieux, grabataire, impotent, malade ou sénile n’a plus tout à fait la dignité d’une personne. Des associations militent activement pour, disent‑elles, « le droit de mourir dans la dignité », laissant comprendre que la personne âgée, « qui n’est plus elle‑même », qui souffre, qui encombre ses proches et ruine la société en traitements onéreux, est finalement devenue indigne de vivre. Faut‑il rappeler que, dans des sociétés dites primitives, les personnes âgées sont plutôt considérées comme une richesse et, à ce titre, jugées dignes d’un respect particulier ? Chez nous, elles sont souvent traitées comme « un problème », un poids pour leurs proches et comme des êtres improductifs pour la société, qui deviennent peu à peu cette « chose » dont on ne sait que faire.

Réapprendre à voir la personne

Il faut se rendre à l’évidence : il n’est pas si naturel que cela de regarder l’autre en face de soi comme une personne. Cela suppose de faire un pas de côté par rapport au monde de l’exploitation et de l’organisation utilitaire, et ce pas peut nous coûter. Tailler une brèche dans la chape de plomb qui clôt l’univers de l’utile et des objectifs chiffrés pour voir la gratuité d’une présence, cela peut relever aujourd’hui d’un certain héroïsme. Mon collègue ou ma secrétaire ne se définissent pas seulement par leur fonction mais aussi par leur indisponibilité fondamentale. Il s’agit là autant d’une culture de la personne à reconquérir, que d’un choix qui renvoie à la responsabilité de chacun hic et nunc.

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